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Dimanche 28 juin 2009
Dans le boudoir de Mademoiselle, on a tout enlevé. Ou presque.
Les fenêtres, grandes ouvertes, laissent entrer le soleil. La lumière afflue dans le moindre recoin. Seule, fermée, la porte du petit cabinet résiste à l’ébloui. Celui-là cherchera des yeux un meuble, un tableau ou l’une de ces grandes boites au contenu secret,  restés dans  son souvenir.
Le silence absolu ou presque. Derrière la porte basse laquée de bleu azur, un crissement irrégulier se fait entendre. Les griffures légères d’une plume grignotant le papier. Petites dents de loup d’une bouche docile.  Le meuble à tiroirs a disparu. Disparus le carnet de cuir fauve et le coffret de bois repu de lettres tendres.  Effacés les histoires et les billets pliés. Reste encore sur le mur le grand médaillon au miroir piqueté, barré de quelques mots inscrits au fard.  Mademoiselle n’est plus là pour personne. Ou presque.

pour les  impromptus
http://www.impromptuslitteraires.fr


Par oviri - Publié dans : oviri
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Lundi 17 juillet 2006

Ca m’arrive encore de temps en temps, mais aujourd’hui je pourrais presque en rire.  J’ai fini par m’habituer. Je vois venir les questions, j’anticipe, je perfectionne mon art de la pirouette. Ou alors je coupe court : o.v.i.r.i,  ça te pose un problème ? Je sais, c’est un peu sec, mais ça me rembourse des larmes d'antan. C’était le seul prénom que j’avais et je ne comprenais pas pourquoi il faisait autant d’histoires. Franchement, toi qui me lis, tu dirais quoi ? Oviri, ça commence la bouche en cœur et ça finit par un sourire. Il y a pire non ? Je ne donnerai pas d’exemple pour ne pas m’abaisser à une indigne vengeance, mais je pourrais.

 

Après tout on disait Oviri assez cruelle. Une vraie sauvage, une tueuse de loups pour certains.

 

Tout ça c’est à cause de ma grand-mère. Elle m’a légué sa fantaisie en même temps que ce prénom importable. J’aurais aimé qu’elle m’offre une mère et tant qu’à faire le père qui allait avec. Mais la fantaisie n’a jamais fait vivre personne en tout cas pas ma mère, et comme j’étais partie pour être une tueuse, l’autre aussi est parti, sans demander son reste et encore moins son enfant. C’est donc Ema-Jeanne (oui, je sais, c’est de famille), ma douce grand-mère, qui m’a baptisée (pas à l’église, je te rassure). Or il se trouve qu’Ema-Jeanne aimait les femmes courageuses, surtout celles qui se battaient pour… les femmes courageuses. Mère-grand vouait un culte particulier à Flora Tristan, personnage hors normes dans l’histoire du syndicalisme en général et de celui des femmes en particulier. Je sais ce que tu te dis toi qui me lis, je me suis dis pareil. J’aurais du m’appeler Flora, et je ne serais pas là à te casser les pieds avec mes complexes nominatifs. Seulement tu n’as pas connu ma grand-mère. Rêveuse et fantaisiste sans aucun doute, mais aussi superstitieuse et imprévisible. En Chine quand un enfant nait, la famille se lamente haut et fort de sa laideur. C’est une ruse pour détourner l’attention des mauvais esprits. Ils  entendent les plaintes et ne jugent pas utile de rajouter de mauvais sort à celui de l’infortuné nouveau-né. Ema-Jeanne avait beau être fascinée par la vie de son héroïne, la triste fin de Flora Tristan lui restait un peu sur la conscience. Pour ne pas me porter la poisse m’a-t-elle assuré,  elle a cherché un  moyen de détourner les mauvais esprits. Et quand Ema-Jeanne cherchait une idée, tout était possible. Elle savait que Flora Tristan était la grand-mère de Gauguin, et que l’un comme l’autre militaient pour l’amour libre. J’étais là, fesses dodues à l’air, posée au creux d’un panier d’osier, et Ema-Jeanne de me fixer avec l’œil pétillant des femmes qui partagent des histoires coquines. C’est elle  qui m’a raconté la scène. Il paraît que j’avais un peu de mal à suivre, mais que l’idée de m’appeler Paulo n’avait pas l’air de me contrarier plus que ça. Mais je te l’ai dit, Ema-Jeanne aimait les femmes, même minuscules et fesses à l’air. Ces rondeurs chères à Gauguin, mort d’en avoir trop souvent épousé les contours,  de Tahiti aux îles Marquises, ont amené grand-mère à se recueillir un instant sur sa tombe (celle de Paulo). Elle m’a souvent parlé de lui, de sa « Maison du jouir » (un miracle que j’ai échappé au doux nom de Jouir ). Elle disait que c’était parti d’une image trouvée dans l’emballage d’une plaquette de chocolat. J’ai échappé à Chocoline et à Poulaine, mais pas à Oviri. C’est le nom d’une statue en grès réalisée par Gauguin en 1894. Selon les spécialistes, elle symbolisait pour Gauguin la pureté sauvage débarrassée des « bienfaits de la colonisation » (et oui, déjà). Selon Ema-Jeanne, elle symbolisait la force, le courage et la sensibilité des femmes qui survivent à tout. Dommage qu’elle n’ait pas eu d’idée  pour protéger ma mère. Gauguin est mort en 1903 après avoir exigé qu’Oviri soit placée près de sa tombe ce qui fut fait. Ema-Jeanne a depuis longtemps rejoint Flora. Elle va à tous ses meetings. Quant à moi je ne suis jamais allée à Tahiti. J’aurais trop peur qu’on me reconnaisse. Je ne suis ni peintre ni syndicaliste. Grand-mère me manque mais chaque fois qu’on s’étonne de mon prénom, je revois son regard pétillant et je me sens mieux. Comme si j’étais une minuscule princesse, nue et dodue, posée sur un coussin au creux d’un panier doré. Je me console en pensant qu’au moins, j’ai échappé à Boucles d’or.

 

 

 

 

Par oviri - Publié dans : oviri
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